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Mouli, El Aroussi, parle du retour de la philosophie

propos recueillis par Saïd Afoulous

في هذا الحوار الشق والعميق جدا، وضع الدكتور موليم العرسي اليد على الجرح الذي تعاني منه الفلسفة في المغرب، وقد تنبأ قبل عقد ونيف (2004 تاريخ نشر الحوار) بما تعيشه الفلسفة والدرس الفلسفي في المغرب، موقع كوة يعيد نشر الحوار بالفرنسية لراهنية أفكاره في انتظار استكمال ترجمته الى العربية لتعميم الفائدة.

On parle du retour de la philosophie. Comment voyez-vous ce retour? Et d’abord dans ce contexte quelle redéfinition donner aujourd’hui à la philo? `

Que veut dire retour ? Retour veut dire s’arrêter, probablement réfléchir avant d’opérer un tour autour du corps, avant de changer de direction, ou revenir sur sa propre direction. Ceci suppose que la philosophie avait déjà pris un chemin qui n’était pas le sien et là elle re-tourne. Si on considère le re comme l’action de faire une deuxième fois, c’est-à-dire re-faire, on dira que le re-tour de la philosophie est en même temps une remise en question d’elle-même. Car on retourne bien au point de départ. Retourner au point de départ c’est retourner aux racines en vue de les soulever, les interroger, les déplier et les re-lire. J’aime bien traduire le mot ou concept retour en arabe. C’est bien Âwda, et c’est à partir de Âwada ou Âda que nous obtenons Îd, fête. Îd est bien le retour inlassable du jour de la naissance ou le jour de l’advenance de l’évènement. Îd est l’inlassable interrogation qu’on adresse à nous mêmes concernant notre devenir. Quand on fête l’anniversaire on ne cherche pas à saisir le moment où nous avons accédé à l’être mais on s’interroge sur les passés de notre vie et on scrute ce qui est à-venir.

De ce point de vue l’aujourd’hui devient difficile à réfléchir en tant que moment ou laps de temps à fixer, à figer afin de l’analyser. Quel est donc cet aujourd’hui marocain dans lequel la philosophie a choisi, après s’être retirée plus d’un quart de siècle, de re-tourner, de re-venir ?

L’Aujourd’hui où se trouve le Maroc est un moment de tourmente de l’humanité. Le passé est présenté comme quelque chose de cerné, de définitivement accepté, et l’à-venir comme déjà réglé dans le plan et la planification. Le monde est secoué par cette vision close sur le passé et l’avenir. Que se soit pour ceux qui détiennent les areines du monde ou ceux qui leur sont opposés, la vision est la même. Les systèmes sont clos, rétrogrades départ et d’autre.

En face de cette idée unilatérale se développe un mode de pensée, ou ainsi voudra-t-on le présenter, celui de la technologie et de la technocratie. Ce mode de pensée tend à gérer l’activité de l’humain en tant que tel. Ce mode de pensée se présent comme une métaphysique qui veut expliquer et transformer l’étant en général et l’homme en particulier.

Il y a dans cet Aujourd’hui où le Maroc interpelle la philosophie et lui ouvre le chemin pour qu’elle se déploie dans le champ universitaire, la sclérose au niveau de la vision du monde. Le retour des dogmes les plus archaïques, les plus meurtriers ; ceux que l’homme nomme religion, mais dans leurs formes les plus barbares. Un Aujourd’hui où l’on parle de Bien, de Mal, de croisades, de guerres saintes au nom de systèmes usés et sclérosés. Là s’explique le passé cerné et présenté comme forme définitive de la production intellectuelle et spirituelle de l’homme.

Mais il y a de l’autre côté la machine de guerre. Le canon et l’image. La publicité, la propagande, les médias…relèvent eux aussi du registre métaphysique de la technologie. Par le moyen de cette métaphysique on planifie aussi l’A-VENIR. Ce qui est donc à-venir est sombre. La terreur qui ponte à l’horizon sème la tourmente. Le monde s’attend à des moments de détresse profonde. C’est à ce moment-ci que la cité consulte le SAGE. Mais le sage avait déjà enfilé son manteau noir et regagné la montagne. Il faudra aller le chercher. Ceux qui iront chercher le sage sont ceux qui lui vouent un amour profond.

Voilà que nous entamons une définition de la philosophie ou une redéfinition comme vous avez dit une re-définition. Mais il faut préciser que la redéfinition ne veut nullement dire une rectification des anciennes définitions. Il faut le dire encore une fois que la philosophie se re-tire pour re-venir, elle nous re-vient d’en- face, de l’horizon de notre future. Elle revient pour s’enraciner dans un nouveau sol. Ceux qui la font re-venir sont les amoureux de la sagesse. Amoureux de la sagesse est la définition du philosophe. Ce mot est grec tout comme la première tentative de l’explication du monde dans sa totalité. La première tentative de la saisie globale du système du monde par la pensée humaine et elle seule est bel et bien grecque. Philosophe est l’amoureux de la sagesse et donc celui qui tente d’expliquer ou de saisir le monde par la pensée. Selon Heidegger c’est Héraclite, qui vécut au début du cinquième siècle dans la tourmente de l’occupation étrangère et les catastrophes civiles, qui serait derrière cette définition. Elle trouve racine dans philo, aimer et sophon, sagesse.

Quand ils sentent que le chaos prend de l’espace, les amoureux de la sagesse ressortent de leurs grottes et appellent au cerveau. Reprendre tout, jusqu’aux évidences les plus éclatantes afin de vérifier leurs fondements. Si vous jetez un coup d’oeil sur le tumulte actuel tant au niveau national qu’international, vous comprendrez pourquoi l’urgence de la philosophie s’est-elle fait sentir. Elle a donc la tâche de tout renommer d’une manière rationnelle, c’est-à-dire en se rendant à la raison. Permettez-moi de tirer une ligne de démarcation, juste pour lever une confusion, entre la logique et la raison. Un rationnel (de ratio, raison) ne peut négliger une information contraire à ses thèses, il vérifie constamment ses convictions. Par contre des paranoïaques peuvent être méticuleux dans l’argumentation et logiques d’une manière irréprochable sans être le moins du monde rationnels. La philosophie vient donc ramener à la raison et délivrer la pensée de l’obscurantisme.

La philo avait-elle vraiment été bannie de l’enseignement pour être remplacée par les “études islamiques” pour une question politique (contrer “la subversion” gauchiste) et le retour actuel s’inscrit-il dans la même optique politique après le 16 mai (pour contrer la “subversion” islamiste)?

La philosophie s’oppose, comme je viens de le dire, à l’obscurantisme qu’il soit

passéiste ou tourné vers l’avenir. Il est vrai que les pouvoirs publics, qui ne sont

nullement philosophes, peuvent penser à instrumentaliser la philosophie ; mais ils ne peuvent le réussir qu’en comptant sur un discours mobilisateur et populiste qui peut émerger en marge de la philosophie. L’expérience n’est pas nouvelle ; déjà du temps de Socrate le discours sophiste avait joué ce rôle. C’est ce qui fut fait dans ce cas précis et que vous avez indiqué par le mot bannie. On a procédé à un rétrécissement de l’espace philosophique en créant une formation innommable, sous l’appellation vague d’études islamiques. Je crois qu’on parle ici de la décision ministérielle de 1980. Cette action ne visait pas la philosophie en tant que tel mais comme vous l’avez bien dit elle s’attaquait à un discours idéologico-politique qui servait de moyen de lutte mais qui malheureusement avait trouvé sa place dans les cours professés par des philosophes. Là il faudrait un temps de réflexion ; la philosophie avait déjà été boudée voire délaissée par les lycéens au profit de ce qu’on appelait la pensée islamique. Je vous renvoie ici à l’article « La philosophie au Maroc ou le retour de l’enfant prodigue » que j’avais signé et publié conjointement avec le professeur Larbi Wafi dans la revue LAMALIF n° 175 ; Mars 1986. Permettez-moi de vous lire ce passage où nous parlions de l’idéologie en question, le marxisme : “Il faut signaler que le matérialisme dialectique n’a souvent pas été enseigné en tant que philosophie et n’a pu donc engendrer qu’ennui et sclérose ; ainsi a-t-il fini par s’épuiser”, et là nous ajoutions dans une note à part « la réplique des lycéens était très claire : un refus aveugle de toute la philosophie et un attachement farouche à la pensée islamique »

Les philosophes eux-mêmes étaient pour quelque chose. Car d’où venait cet soi-disant attachement à la pensée islamique ?

Dans le même article nous avions publié des chiffres concernant la production

Théorique dans le domaine de la philosophie islamique. Cette production représentait 50% de ce que publiait les professeurs de philosophie au Maroc à l’époque où on a remis en cause l’enseignement de la philosophie. Le marxisme prenait déjà du retard avec 25%, et la philosophie des sciences, alors tés à la mode ne se présentait qu’avec 13%. On avait remarqué aussi que les élèves qui arrivaient des lycées, porteurs de bac, étaient de moins en moins préparés à recevoir un enseignement philosophique pur. L’explication se donnait presque d’elle-même : Les porteurs de ce discours étaient bel et bien les professeurs de lycée qui ont eu le temps de s’en imbibé devant leurs professeurs de faculté qui ne sont que les producteurs de la masse d’ouvrages dont nous avons parlé il y a un instant. Il y avait dans les facultés et spécialement dans les cours de philosophie comme un abandon de la pensée universelle et un retour vers une pensée plus locale, identitaire et close. Cette démarche pourrait même être indiquée comme LE FACTEUR le plus important dans le retour à l’obscurantisme.

Ce qui nous amène à dire que les pouvoirs publiques n’ont eu aucune difficulté

à achever une discipline qui était déjà agonisante. Tenaillé entre un marxisme simpliste et une pensée identitaire qui fait allégeance totale au passé, le cours qu’on tenait absolument à appeler philosophique n’en était plus un, peut-être depuis les années soixante-dix.

Aujourd’hui, on pourrait à la même tentative d’instrumentalisation. Ce sera un leurre et une erreur. La philosophie est et doit rester au dessus de la querelle conjecturelle entre les courants politico-sociaux. Elle peut leur fournir les concepts pour éclairer leurs foules, elle peut être le lieu qui les recueille après leurs égarements, mais elle ne peut être leur instrument. Si jamais la discipline, qui revient aujourd’hui à l’université sous le nom de philosophie s’enfonce dans le même marécage dans lequel elle était avant son retrait, il faudrait lui chercher un autre nom, en tout cas pas la philosophie, L’AMOUR DE LA SAGESSE.

Mais quand la philosophie se retire elle laisse un espace vacant qui ne peut être

investi que par deux choses : la médiocrité et la barbarie. Si la médiocrité est chantée. et vantée dans plusieurs domaines, surtout spirituels ( de la production de l’esprit : littérature, art, religion…), la barbarie s’est illustrée à Casablanca le 16 Mai 2003.

3) Les prof de philo, du moins dans les lycées, ont été employés pour d’autres matières (pour colmater des brèches comme l’arabe ou l’éducation islamique tarbia islamia et cela a duré pour certains entre 10 à 20 ans? Quel a été la situation des universitaires et comment la reprise s’enclenche aujourd’hui?

S’il est bien formé, un philosophe agira toujours en philosophe. Mais il ne faut pas oublier que la mesure, qui a réduit le champ du déploiement de la philosophie, n’avait touché d’abord que l’enseignement secondaire. On avait dit à l’époque que les besoins en matière d’enseignants de philosophie étaient largement satisfaits, et que la masse de diplômés toute section confondues( philosophie générale, psycho, socio) devaient aller chercher du travail ailleurs. D’un autre côté l’état avait bloqué le recrutement pour les deux années de service civil et donc l’intégration automatique de ceux qu’on appelait les civilistes. Ces mesures étaient certes décourageantes et beaucoup de bacheliers évitèrent de s’inscrire en philosophie. Seuls les mordus continuaient à aller s’inscrire dans les deux seuls départements existants à Fès et à Rabat.

Ceci nous permet de dire que l’enseignement de la philosophie, et sans le vouloir, était devenu sélectif. Rares sont devenus ceux qui continuaient leurs études supérieures au-delà du D.E.A pour l’obtention d’un doctorat. Quand ils le faisaient c’était par conviction et amour pour la philosophie. Beaucoup d’entre et quand il leur arrivait d’être recrutés par une faculté c’était surtout pour enseigner la philosophie dans les autres départements, la philosophie en tant que matière secondaire bien entendu. Par contre ceux qui sont restés au lycée tout en approfondissant leur recherche sont aujourd’hui tout à fait aptes à enseigner dans le supérieur. Quant à ceux qui pendant vingt années n’ont fait que professé l’éducation islamique ou la langue arabe, il faudrait s’en remettre aux équipes de l’encadrement pédagogique qui sont seules habilitées à juger leurs compétences

4) La philo à l’université quel programme et quelles perspectives pour les étudiants?

On restera dans le même sillage ; mais ici je dois présenter le département sous son nouvel aspect. La philosophie est une filière dans le département de la philosophie, psychologie et sociologie, la différence capitale d’avec le passé est le fait que les études générales ne durent que le temps d’un semestre alors que par le passé elles duraient deux bonnes années le temps d’avoir le D.E.U.G; Après le premier semestre on se spécialise donc en philosophie générale. Chaque semestre est réservé à trois champs philosophiques spécifiques. Si pendant le premier semestre on met fortement l’accent sur les fondements de la pensée philosophique à côté d’une introduction à la pensée sociologique et une autre sur les grandes opérations psychologiques, le deuxième semestre, pour celui qui aura choisi d’aller en philosophie générale, est consacré à la philosophie politique aux espaces de la pensée islamique et à la conjonction de la philosophie et la littérature.

Cet enseignement devra s’arrêter quand l’étudiant sera passé en maîtrise et aura décidé d’aller en doctorat ; là la spécialisation deviendra plus pointue. Mais déjà, en deuxième année l’étudiant aura accès à la philosophie de la communication, aux grandes problématiques de la traduction, à la documentologie et à la bibliographie. Toutes ces introductions éveillent, ou du moins c’est ce qu’on espère, chez l’étudiant le désir de faire autre chose dans la vie que de se consacrer uniquement à l’enseignement ou la recherche, surtout quand il n’a pas ces penchants. Travailler dans le journalisme, l’audio-visiuel, la publicité, l’animation culturelle… n’est-ce pas un bonheur que de voir ces domaines investis par des philosophes ?

5) Rapport de la philo et des arts, la peinture, la poésie?

Mais on étudie aussi au début de la deuxième année les fondements philosophiques de l’esthétique, les méthodes de l’esthétique et les principes du jugement esthétique ; ceci pour la première fois en philosophie en arabe sous le ciel de l’université marocaine. Au début de la troisième année on enseigne la philosophie de l’art contemporain, l’image et les nouvelles technologies et les tendances de la critique artistique. On s’arrêtera pendant le deuxième semestre de la première année, comme je l’ai précisé tout à l’heure, sur la relation entre la philosophie et la littérature. Ceci est très important. Je rêve de voir nos étudiants s’occuper de la critique artistique et littéraire, ou produire du BEAU eux-mêmes. Vous n’êtes pas sans savoir que les grandes critiques littéraires sont l’oeuvre de philosophes, je ne cite ici que Jean- Paul Sartre et ses travaux sur Jean Genet, Flaubert et Baudelaire ; mais je dirai aussi que le seul prix Nobel arabe Naguib Mahfouz est de formation philosophique et que le grand poète arabe Adonis est philosophe.

La démarche picturale rejoint la démarche philosophique quand il s’agit de l’abstraction. Le philosophe abstrait le concept en retranchant les éléments superflus et en ramenant le multiple vers le UN, alors que le peintre afin d’atteindre l’abstraction retranche tous les éléments narratifs qui multiplient les propos et banalisent le travail. Il réduit ainsi les propos et parallèlement sa palette jusqu’à obtention du seul élément qui répond à son concept. Le poète, le grand, ne fait pas autre chose.

6) Dans le monde arabo-musulman quelle place aujourd’hui pour laphilosophie?

Voilà une question délicate. Si on se limitait au Monde Arabe, je dirais qu’il a toujours vécu un rapport complexe et tendu avec la philosophie. C’est le rapport entre la Raison et la foi. A travers son histoire il a eu des exemples de cette tension qu’il ne cesse de reproduire. Les mêmes arguments ne cessent d’être rappelés quand il s’agit d’un dépassement du cadre réservé strictement à la foi. Et comme par une ironie du hasard c’est souvent l’élite qui se baser sur la raison qui recule au moment du dépassement et appelle dans le meilleur des cas à une conciliation entre deux termes profondément inconciliables. Depuis le célèbre livre de Ghazali le Tahafut(l’autodestruction) où il s’attaquait farouchement à la philosophie en la taxant de manichéisme( Zandaqa) la théologie n’a jamais renouvelé ses arguments, elle les a même appauvris. La philosophie est attaquée à cause de ses origines péripatéticiennes ( mashâia). Les philosophes arabes et musulmans étaient critiqués par Ghazali selon le principe de contradiction :vous avez déclaré ceci alors qu’il y a cela ; et son cela était le dogme. Les conciliants succombaient sans peine à ce genre d’argumentation.

Ghazali tendait à mettre en place un système clos qui la philosophie exclue tout comme la mystique illuminative. Pour cela il n’hésitait pas à inventer des hadiths, son célèbre ouvrage l’Ihya est bourré de ces hadiths fabriqués. C’étaient pour convaincre la populace et asseoir le dogme. Dans son système le philosophe n’avait pas de place tout comme le mystique illuminatif, car ils sont individualistes et critiques. Son système visait à maîtriser les foules. Le monde musulman sunite actuel adopte la même position à travers l’Ashârisme une pensée passéiste et limitative.

Si ce Monde Arabe et Musulman renouvelle ses arguments et arrive à comprendre que la mondialisation est le fruit direct du système métaphysique grec, et que ce n’est pas en s’enfermant dans la foi qu’il peut faire face à la globalisation, il adoptera la philosophie et la rationalité, et acceptera la quête de l’absolu dans la mystique ou dans l’art ou dans toute spiritualité. Si ce monde s’engage dans cette aventure, personne ne viendra lui imposer une idée   de l’a-venir dans un forum.

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